« - C'est très complexe ce que je vais vous dire. Et sérieusement je serai prêt à vous dire le contraire de ce que je vais vous dire une fois que j'en aurai terminé. On peut pas prétendre savoir, tout savoir. On a pas le droit de vouloir s'approprier la vérité. Tout simplement, parce que la vérité, elle n'existe pas. Moi, j'ai pas la prétention de dire que ce que je pense, que ce que je vais dire, c'est la vérité. J'ai pas la prétention de vous intéresser plus que ça. Moi, je suis là parce c'est comme ça. Je devais être là, tout comme le Soleil doit être là pour nous réchauffer, tout comme l'eau doit être là pour nous faire vivre. Je ne dis pas que je suis une ressource essentielle à la vie, non. C'est juste que je suis là, c'est tout. On ne doit pas juger, ni même tenter de comprendre. Si je suis ici en ce moment, c'est parce que vous, vous êtes là en ce même moment. On est là parce que c'est comme ça. On pourrait ne pas être là, on pourrait de pas avoir existé, les Grecques aurait pu ne pas inventer la démocratie, Napoléon aurait pu être mathématicien, Hitler peintre, que sais-je encore. Le monde est contingent. On est tous contingents, moi le premier. Et puis de tout façon on est pas là pour parler de ça. On peut pas vraiment dire qu'on est là pour philosopher non plus. Je sais pas ce que c'est philosopher, je crois pas savoir. Après tout, si on est philosophe, si on décide d'être philosophe c'est parce qu'on est pas bien dans sa peau, parce qu'on est pas bien dans sa vie, sinon on vit, c'est encore merveilleux de vivre.
- Vous dissocier donc la philosophie de la vie ? Pour vous, philosopher ce n'est donc pas vivre ?
- Non, non, non. Je n'ai pas dit ça. On peut faire le choix de vivre. Ou on peut faire le choix d'étudier la vie. Je sais, la nuance est maigre. Vous me direz sûrement que vivre c'est étudier la vie d'une certaine manière ou encore qu'étudier la vie c'est aussi vivre, car on peut pas étudier la vie en étant mort, enfin je ne crois pas. Moi, je dis pas que les philosophes ne vivent pas, au contraire. Je dis juste qu'ils sont pas bien dans leur peau, c'est tout. Un philosophe c'est un homme qui va chercher à se torturer l'esprit. On se torture pas l'esprit si on a une vie normal, si tout va bien, si on est bien dans sa peau. C'est comme les comédiens, ceux qui jouent un rôle. On n'est pas comédien si on est bien dans sa peau. On joue pas un rôle si on n'a pas besoin de le substituer à sa propre existence. Pourquoi croyez-vous qu'on ait inventé le théâtre ? Pas pour le simple plaisir des spectateurs, non. Mais parce que les hommes ont toujours eu un besoin vital et essentiel qui est d'échapper à leur simple condition d'être humain, unique mais standard. Pouvoir jouer un rôle, c'est échapper à son corps, échapper au temps, échapper aux contrainte de la vie. Au théâtre, on peut endosser n'importe quel rôle, des plus immondes aux plus délicieux, on peut se recréer une vie, un sans-banc de vie. On devient quelqu'un d'autre le temps d'une représentation, on est plus nous-mêmes mais ce que l'on veut être. Le désir de l'échappatoire est là, il emporte le comédien aux rythme de son souffle infernal. On est comédien parce qu'on aime pas sa vie, enfin peut-être sa vie de comédien, mais on est ainsi parce qu'on veut jouer un rôle, on a besoin de se prouver qu'on peut, à l'instar de Dieu, recréer des vies, des personnages, des situations... Le gros deviendra beau, le faible deviendra fort, l'enfant deviendra adulte, le vieillard redeviendra enfant, la servante sera princesse... On se recrée des vies parce que les notre ne nous conviennent pas. C'est pour cette raison que je ne vais pas au théâtre. Enfin peu souvent du moins. Moi j'ai pas besoin de voir des gens se mentir à eux-mêmes et mentir aux autres. Pour moi le théâtre c'est de la tromperie. Moi, j'ai pas besoin de me payer une place de théâtre pour être trompé, je le suis tous les jours, dans la vie, et c'est gratuit. On est trompé tous les jours, les politiques, les média, l'entourage, tout ça c'est de la manipulation. L'homme ne vit plus, il survit. Il survit tout simplement parce qu'on ne lui donne plus les moyens de vivre.
- Vous accusez donc la société d'aujourd'hui d'empêcher l'émancipation de l'homme ?
- Oui en quelque sorte. Enfin je ne dis pas que c'est la société qui empêche les hommes d'avancer, au contraire c'est grâce à la société que les hommes évoluent entre eux et c'est la société qui les rend constructifs. Mais la société empêche l'homme d'accéder au bonheur. Je dis bien l'homme, pas les hommes. Un individu en particulier trouvera probablement très contraignant de dire bonjour à ses voisins en sortant de chez lui ou de payer ses impôts pourtant c'est grâce à ces impôts que le trottoir et la route sur lesquels il va marcher en sortant de chez lui ont été financés et il sera bien content que les voisins lui dépannent quelques œufs pour faire une omelette un soir. La société est comme ça : on est forcé de faire des sacrifices individuels pour assurer la paix dans un monde de solidarité. On nous sucre notre liberté au profit de cette foutu fraternité. Mais sérieusement, vous trouvez que ça fonctionne bien ? Moi je nettoie les merdes devant chez moi et là je vois le chien d'un passant déféquer le long de mon mur. A quoi ça sert de penser aux autres si les autres ne pensent pas à nous ? C'est pour ça que je vous dis que cette prétendue société de solidarité c'est du pipo, elle n'existe que dans l'esprit de ceux qui y croient. Moi je n'y crois pas. La solidarité c'est une utopie, il y a plus de cons sur terre que de gens bien, je suis le premier à le regretter mais que voulez-vous que j'y fasse ? D'ailleurs, des gens bien y'en a très peu. Moi je le sais je n'en fais pas partie. J'en suis conscient. Mais moi je suis né pour vivre pas pour faire vivre. Si y'a quelqu'un là-haut c'est à lui de s'en occuper, pas à moi. Moi je n'ai pas envie d'essayer de donner du sens à ma vie en la dédiant aux autres. Je suis pas le genre d'homme à m'engager dans l'humanitaire, au service des plus démunis. J'ai bien trop de respect pour les gens dans la misère. Je les respecte bien trop pour aller là-bas, profiter de leur misère pour donner un sens à ma vie, me rendre utile. Pour moi les gens qui sont dans l'humanitaire sont des égoïstes qui ne respectent rien. Ils partent aider les plus pauvres et les plus démunis de cette terre, ils partent dans le seul but de justifier leur existence. Ils profitent de la misère des autres pour se rendre utile, ils se servent des plus pauvres en quelque sorte, eux qui sont les plus riches. Ce sont des égoïstes parce qu'ils offrent leur compassion, pour ne rien avoir à leur offrir d'autre. La vision de ce monde précaire les conforte dans ce mépris d'eux-mêmes que leur inspire leur condition d'enfant capricieux à qui on a toujours tout donné. Et pour se défausser de ce sentiment ils offrent leur pitié. Mais ils n'ont pas encore compris que les gens du Tiers-Monde n'ont pas besoin d'aide, enfin pas de leur aide. Ils sont riches, et nous nous ne comprenons pas que ce n'est pas parce que l'IDH d'un pays est faible que ses habitants sont plus malheureux que nous. L'argent n'est rien face à l'affection. Et de l'affection d'un européen en quête de bonne conscience, je doute que les petits africains en désire. Nous évoluons dans deux mondes différents eux et nous. Bien-sûr c'est triste ce qu'il leur arrive, c'est triste de voir qu'ils n'ont pas accès aux loisirs, à l'éducation, aux sports, etc. Mais moi je préfère les plaindre et compatir plutôt que de me servir de cela pour justifier ma vie. Et puis sérieusement, vous préféreriez qu'ils vivent aux-aussi dans un monde de consommation poussée à l'absolu ? J'en doute. Croyez moi c'est triste mais ils sont mieux comme cela. C'est l'ordre naturel des choses. Et quoi qu'on en dise, la commisération, la mansuétude, la compassion, la miséricorde, la bonté, la charité et tous ces jolis mots, ne veulent rien dire. Tout cela est bien trop simple, bien trop lâche. La pitié c'est l'insulte suprême que l'on puisse faire à l'être humain, je suis bien trop altruiste pour ça.
- . . .
- Vous me trouvez surement très dur, n'est-ce pas ? Ce n'est pas moi qui suis injuste, c'est la vie qui est injuste, c'est le monde qui est injuste, et moi je fais partie de ce monde. Je ne suis pas plus injuste que vous, mon voisin, le passant avec son chien qui pisse partout, le Chef de l'Etat, ou encore Monsieur Toutlemonde. Arrêtez de faire semblant d'être choqué par tout cela. Vous faites partie du système, on fait tous partie du système. C'est ainsi. Et ce n'est ni vous ni moi qui pourront y changer quelque chose. Il faut comprendre cela ou mourir. C'est très dur ce que je suis en train de vous dire mais c'est ma sincère conviction. On s'adapte ou on ne s'adapte pas, dans ce cas il ne faut pas se plaindre.
- Vous avez récemment confié l'importance, selon vous, de ce que vous appelez le « par delà les mots ». Vous nous expliquez ?
- Oui en effet. Moi je ne pense pas, contrairement à certains de mes confrères, que les mots soient essentiels. Pour moi, la langue n'est qu'un outil, important certes mais outil tout de même. Ce ne sont pas les mots qui sont importants. C'est la situation, c'est l'état d'esprit de celui qui les prononce, ce sont ses sentiments ainsi que ceux de la personne qui les reçoit, etc. La parole a été donné à l'homme non pas pour exprimer ce qu'il ressent (comme les plus naïfs d'entre nous pourraient le croire) mais au contraire pour déguiser sa pensée. C'est très facile de regarder quelqu'un et de lui dire exactement de la même manière : « je t'aime » ou « je te hais ». C'est du théâtre, on joue un rôle, comme le comédien pas bien dans sa peau. Les mots ne sont donc pas importants, ils ne signifient rien. Ce qui est important c'est la situation dans laquelle ils sont prononcés. De plus, on entend très souvent ce genre de dialogue futile : « comment vas-tu ? – bien et toi ? – oui ça va merci... ». Des questions ridicules qui n'attendent pas de réponses et n'en reçoivent jamais, du moins jamais qui ne méritent d'écoutées. Mais tout ça ce ne sont que des prétextes, des prétextes pour se parler. Les mots en eux-mêmes ne sont pas importants. Les sentiments qu'ils cachent, eux, le sont. C'est ce que j'appelle le « par delà les mots ». C'est l'essence des relations entre les hommes, c'est ce qui charpente la société humaine. »
(note de l'auteur : les propos tenus ici par ce personnage philosophique n'engagent que lui, nous nous dégageons de toute responsabilité concernant lesdits propos et remercions nos aimables lecteurs de leur habituelle compréhension)